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Energie : sortons de l’amateurisme

par Jean-Marc JANCOVICI

jeudi 13 septembre 2012

Le changement, c’est maintenant ! Sur l’énergie, il n’en serait que temps, mais les premiers pas du gouvernement ne rassurent guère sur la compréhension du problème.

L’euro nous trompe sur l’énergie, trop souvent vue comme un simple poste de dépense parmi d’autres. L’énergie, c’est ce qui a permis, en 6 générations seulement, la multiplication par un facteur 100 à 1.000 de la productivité du travail physique, dans l’agriculture, puis dans l’industrie. La mécanisation, puis la tertiarisation de l’économie ? De l’énergie ! 80 % de la population en ville (complètement dépendante des transports pour exister) ? De l’énergie ! La mondialisation ? De l’énergie ! Le pouvoir d’achat et les « acquis sociaux » ? De l’énergie ! C’est bien pour cela que tous les pays « riches », qui sont en fait des pays bien servis en énergie par personne, vivent à peu près pareil. La volonté politique est un déterminant de deuxième ordre à court terme.

En Europe, cette situation est doublement fragile. 90 % du pétrole, 65 % du gaz et même 45 % du charbon sont importés, pour la bagatelle de 600 milliards de dollars en 2011. Or, l’approvisionnement européen en pétrole est déjà en déclin (- 10 % depuis 2005), celui en gaz aussi (- 9 % depuis 2005) et ces tendances vont se poursuivre, nous faisant osciller entre chocs énergétiques et récessions, tant que nous voudrons continuer « comme avant ».

Cette énergie communautaire, fossile à 80 %, a engendré l’émission de 4 milliards de tonnes de CO2 en 2011, qu’il faut ramener à 1 en 2050 pour prendre notre part à une relative stabilisation d’un système climatique déjà parti à la dérive et d’une agriculture mondiale qui en souffre déjà.

Dans ce contexte, que valent les annonces du nouveau gouvernement ? Prenons l’objectif de ramener le nucléaire à 50 % de la production électrique en 2025, entendu 1.000 fois. Avec quoi ferait-on l’autre moitié, hélas imposée par les mathématiques ? Un peu d’éolien... et donc beaucoup de gaz quand le vent n’est pas là, au mépris du changement climatique et de la balance commerciale, tant qu’elle tiendra ? Les Espagnols, qui ont suivi cette voie, produisent 2 kilowattheures au gaz quand 1 vient de l’éolien, importent désormais 6 milliards de dollars de gaz par an pour leur électricité, et émettent toujours autant de CO2 par unité de PIB aujourd’hui que... en 1965. Dans le même temps, la France a divisé son ratio par trois.

En Allemagne, la baisse du nucléaire sera certes un peu compensée par les renouvelables, mais à bref délai c’est surtout gaz et charbon qui prennent le relais : ces deux modes ont produit 9 % d’électricité en plus au premier semestre 2012 par rapport au premier semestre 2011, alors que sa consommation électrique a baissé de 1 %. Les Allemands ont explicitement prévu d’en faire encore plus. Sachant qu’un « mix » charbon + gaz est pire que le nucléaire à tous points de vue, est-ce un modèle à suivre ?

S’agit-il encore d’autre chose, et alors où sont les calculs probants montrant que ce plan va améliorer la balance commerciale, l’emploi (pas juste dans le secteur de l’énergie, car il faut traiter les effets de transfert), les émissions de CO2 et les comptes publics ?

Passons maintenant au pétrole. Sous l’impulsion française paraît-il, le G7 a imaginé une réponse d’une telle simplicité que l’on en est baba : il suffit de demander aux producteurs d’augmenter l’offre ! On se demande bien pourquoi cette idée géniale n’a pas été utilisée pour éviter la baisse de 45 % de la production de la mer du Nord depuis 2000, ce qui a contribué à tripler la facture pétrolière de l’Union, passée de 150 à 450 milliards de dollars dans l’intervalle.

Viennent ensuite la subvention - même de 6 centimes -du carburant, alors que c’est l’inverse (la taxe carbone) qui -hors toute considération environnementale -stabilise l’économie et protège les ménages ; l’annonce de tarifs subventionnés sur le gaz et l’électricité, alors que tout le monde sait que les bas revenus doivent être aidés par n’importe quel moyen sauf la subvention de l’énergie ; et même un soutien à un aéroport supplémentaire fait par... la ministre chargée de faire baisser la consommation de pétrole !

Cet amateurisme est déplorable et surtout délétère. Après le gel, il y a deux ans, d’une nécessaire taxe carbone, ce nouveau cafouillage sur l’énergie se paiera cash, par de la dégradation environnementale et du chômage, que suivra la montée du populisme. N’est-il pas temps de commencer à être un peu sérieux sur cette question centrale, au lieu de continuer à bricoler de manière aussi ahurissante ?

Jean-Marc JANCOVICI

Voir aussi

- The Economic and Employment Contributions of Shale Gas in the United States (America’s Natural Gas Alliance)
- Gaz et huile de schiste : n’en faisons pas une nouvelle affaire Dreyfus par Gérard MEDAISKO
- Les gaz et le pétrole non conventionnels sont en train de révolutionner le marché américain de l’énergie, et au-delà le marché mondial (SNF Floderer)


Voir en ligne : http://www.lesechos.fr/opinions/poi...