Accueil > Développement durable > Facteur 4 > BP ne noircit pas seulement son image et les côtes de Louisiane

BP ne noircit pas seulement son image et les côtes de Louisiane

- JACQUES MAIRE ÉVOQUE DEEPWATER HORIZON - TRIBUNE LIBRE

jeudi 29 juillet 2010, par Jacques MAIRE

(article paru dans ENERPRESSE n°10124 - 28 juillet 2010)

Alors que le p-dg de BP Tony Hayward vient de se faire remplacer par le responsable
des opérations sur la plate-forme accidentée Deepwater Horizon, Jacques Maire,
ancien directeur général de GDF nous a fait parvenir ces libres propos sur le sujet
de la marée noire dans le golfe du Mexique.

BP ne noircit pas seulement son image et les côtes de Louisiane

L’accident du puits Deepwater remplit la presse et les médias soit pour parler des dégâts à la mer et aux côtes
soit pour prédire la déroute de BP ; mais les remises en cause risquent d’être plus durables, plus profondes
et plus larges qu’une pollution locale, même étendue, et des pertes financières, même considérables.

Avant l’accident l’ambiance autour de l’approvisionnement pétrolier était plutôt optimiste ; les réserves de
pétrole existaient, il y aurait peut-être des difficultés financières ou juridiques mais rien d’insurmontable.

Cet optimisme venait beaucoup d’une grande confiance dans le progrès technique dont, en particulier, la
possibilité de forer de plus en plus profond sous la mer.Au-delà du golfe du Mexique ou du golfe de Guinée,
l’enthousiasme régnait sur les découvertes du Brésil ou les réserves de l’Arctique.

Mais l’accident a changé la situation, les réserves sont toujours là, mais leur exploitation devient plus aléatoire.
Les USA ont décrété un moratoire de 6 mois ; cependant, chacun sait que le problème n’est pas de
décréter un moratoire, mais d’en sortir et dans quelles conditions. Ils ont décidé de changer les procédures,
mais leur mise en place ne sera pas instantanée. Que se passera-t-il si la fuite n’est pas définitivement maîtrisée
dans les mois qui viennent ? La pollution dépassera-t-elle les eaux américaines ? Que vont faire les
autres pays impliqués dans des forages profonds ? Il est peu probable qu’ils acceptent des forages « au rabais
 ». Il faut donc s’attendre au moins à des retards peut-être longs et à des augmentations de coût. Le
bilan pétrolier sera plus tendu avec, en conséquence, une tension sur les prix. Les spécialistes des prévisions
peuvent revoir leur copie.

Le pétrole est donc dans une situation inconfortable, mais ses concurrents auraient tort de s’en réjouir car,
au-delà du cas précis qui montre que l’improbable n’est pas l’impossible, cela va renforcer la méfiance déjà
existante vis-à-vis de la technique et des innovations. Tous les secteurs se verront imposer de nouvelles
contraintes ou des moratoires de durée indéterminée. Même le nucléaire, pourtant en pointe sur les études
de sûreté, aura sans doute à répondre à de nouvelles questions. Les énergies dites douces ne sont pas non
plus à l’abri de mauvaises surprises, car il est toujours possible de bâtir des scénarios catastrophe... Le principe
de précaution va être de plus en plus évoqué en imposant l’examen des cas extrêmes, dans tous les
secteurs en évolution technique.

Les spécialistes de la gestion vont avoir aussi un grand champ de réflexion. Toutes les sociétés cotées ont
les yeux rivés sur les résultats au jour le jour et les dividendes qu’ils permettent. Ne sont-elles pas amenées
à sacrifier sans se l’avouer les dépenses de sécurité ?

L’examen rapide du rapport annuel 2009 de BP est intéressant car tout semble parfait pour les résultats,
l’efficacité (baisse de 12% du prix de revient) et les dividendes, mais aussi pour les résultats de sécurité qui
occupent une place importante dans le rapport.

Et pourtant BP a fait face à trois catastrophes majeures : oléoduc en Alaska, raffinerie au Texas, et maintenant
puits offshore. C’est trop pour invoquer la seule malchance ! En fait les méthodes de gestion sont
basées essentiellement sur des statistiques qui marchent pour les évènements de faibles ampleurs et relativement
fréquents, mais pas pour les catastrophes improbables.

Pour celles-ci il n’y a pas vraiment de méthode ; beaucoup d’entreprises dressent une cartographie des
risques ce qui est un premier pas. Mais la seule politique est d’accroître la vigilance, surtout au sommet ;
il faut que le risque majeur occupe une place de tout premier plan dans l’esprit des dirigeants (avant le résultat
trimestriel), ceci diffusera dans tout l’organigramme. Pour qu’il en soit ainsi il faut sans doute que les
conséquences pour la société et pour ses dirigeants soient à la hauteur des conséquences pour la collectivité.
La réponse du style « pas de chance, mais on paiera » est loin d’être suffisante.

Après l’affaire Enron, la société de consultants/auditeurs Andersen a disparu, et le gouvernement français,
dans un passé pas trop lointain, a changé le président de la SNCF après des catastrophes ferroviaires. Le
départ du directeur général de BP sera une (première ?) mesure de la même veine.

L’évolution de BP doit encore conduire à des réflexions sur les fonds de pension mis en difficulté par la chute
de la valeur boursière. Les gestionnaires ne devraient pas oublier qu’aucune société, si prospère soit-elle,
n’est à l’abri d’évènements imprévus, et que d’ailleurs, la vie des sociétés est généralement plus courte que
celle des retraités. C’est agréable de profiter des bonnes performances boursières mais si la mise est trop
forte cela peut être insupportable en cas de retournement, le pire étant les fonds de pension investis sur la
seule entreprise (cas d’Enron).

Ces difficultés sont à prendre en compte dans les réflexions sur le partage entre retraites par répartition
et retraites par capitalisation qui sont les deux méthodes par lesquelles la consommation des retraites est
prélevée sur la production des actifs, l’une étant un prélèvement direct avec sa rigidité, l’autre passant par
le revenu du capital avec les aléas positifs ou négatifs que cela comporte.

Comme toujours les questions sont plus faciles que les réponses et il faut retenir que les sujets de réflexion ne
sont pas près de manquer ! Les risques ont toujours existé dans les innovations. La nouveauté, c’est l’échelle
des conséquences de moins en moins limitées dans l’espace et dans le temps, dans le contexte d’une opinion
publique de plus en plus exigeante.

Jacques Maire

Voir aussi

- 
Pétrole- BP : des voix s’élèvent contre les forages au large de la Libye

- Marées noires : Pour sortir du pétrole, Greenpeace agit et ferme 50 stations services à Londres (Newspress)
- Une troisième marée noire frappe les Etats-Unis (L’Express)
- Brèves de blog pétrolières (Agoravox)